• Les cygnes blancs,

     

     

     

    Les cygnes blancs,



    Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,
    Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués
    Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,
    Les cygnes vont comme du songe entre les quais.

    Et le soir, sur les eaux doucement remuées,
    Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,
    Dans un chemin lacté d’astres et de nuées
    Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.

    Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères
    Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,
    Poètes s’apprenant aux silences de l’art,
    Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,

    Poètes décédés enfants, sans avoir pu
    Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,
    Ames qui reprendront leur oeuvre interrompu
    Et demeurent dans ces canaux comme en des limbes !

    Mais les cygnes royaux sentant la mort venir
    Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives
    Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives
    D’un air de commencer plutôt que de finir…

    Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,
    Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant
    D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant
    Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes

     

    GEORGES RODENBACH

    Les cygnes blancs,



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